La voie de perdition

Notre « mud squad » était formée de 68 étudiants japonais, en plus d’une vietnamienne, et d’un québécois barbu. Conférence de presse et départ triomphal sous les applaudissements. Étrange.
Le gouvernement a répondu à l’urgence qui animait tellement de jeunes qui voulaient joindre les efforts, la rage des 20-30 ans prêts à tout donner pour répondre à la tragédie, mais qui se faisaient dire comme moi : « ce n’est pas le moment ».
Ils ont donc ouvert un grand gymnase à une heure d’Ishinomaki, la ville où nous avons consacré nos pelletées de boue. Pas de chauffage, pas de douche, on apporte nos ramens. Mais il y a l’électricité, on dort sur des tatamis, et tout est 1000 fois plus confortable que ce que j’anticipais. Il y a surtout beaucoup de sourires. Le luxe.
De la bouette sèche en croute, du sable, de la poussière, du coaltar, des sédiments, du fond de mer, des algues, des débris. L’odeur. L’Odeur ! Pelle, chaudière, brouette, vadrouille, balai, massue, pied de biche, sandwich, guenille, brosse, imperméable, casque, masque, gants. Le squad !


L’eau de mer laisse des bâtiments invivables, même s’ils ont survécu à la vague. Tous les recoins possibles des constructions sont couverts de boue. On a donc entamé de récupérer deux écoles qui seront transformées en refuge pour les sinistrés. Aussi et principalement un temple au milieu de la zone dévastée. La structure y est, mais ses entrailles se sont vidées. On le remet timidement en ordre pour que la communauté puisse y tenir de vraies funérailles, mais surtout pour qu’il se tienne fièrement debout, en symbole de tout ce qui n’est pas poussière.


À tous les coins de rues nous attendent des anecdotes inhumaines, des récits cruels d’épouvante et de déchirements. Les cours d’école qui ont perdu tous leurs écoliers, disparus, en une seule seconde. Pas très loin de là, dans des fausses communes temporaires, attendent 200 à 300 corps pour la crémation traditionnelle japonaise. Des jeunes sans parents. Des maisons qui n’existent plus nulle part. Des centres de karaoke transformés en abris de fortune. L’horreur.
Bien sûr que c’est l’horreur.
———————————————————————————————————-
Je savais bien qu’en me rendant dans la préfecture de Miyagi, je m’exposais au trauma des longs paysages blessés, des populations encore frissonnantes, orphelines, sans abri. D’en revenir sous le choc frise le cliché. J’y allais même peut-être un peu pour ça, non ? Exposer mes nerfs, moitié noblement, moitié orgueilleusement ?
Loin du cynisme qui habite certains étrangers autour de moi, je me croyais protégé par un habituel optimisme nonchalant. Et comme les japonais fuient l’apitoiement, je me croyais aussi à l’abri des trop-pleins d’empathie. Comme si je savais à quoi m’attendre ?!
Il faut avouer que pour les trois premiers jours, ça pouvait aller. Évidemment, notre “mud squad” n’est pas une équipe d’urgence. Évidemment ils vont nous déposer à des endroits où l’horreur a été pré-balayée; où même l’espoir reprend forme tranquillement. Et on y pellette la boue, chaudière par chaudière. On peut même se leurrer que l’on fait progresser les civilisations. Au moment de se mettre au travail, heureux soient notre optimisme et notre nonchalance. On soulève des temples, redresse des écoles, étire des sourires disparus depuis trop longtemps. Et on sauve le monde.
À ce moment là, pendant nos longues journées de travail, je crois que personne ne mesurait réellement l’échelle de chacune de nos pelletés de boue. Tout le monde était encore souriant, même si autour de nous, à 150 mètres de la côte Pacifique, chaque mètre carré est le terrain du tragique et de l’injuste. Déjà, des simples coups d’œil par dessus mon épaule me montrait les pires scènes d’anéantissements qu’il m’était possible d’imaginer. Et l’armée, quand elle met ses véhicules sur les routes ou érige ses campements temporaires sur les terrains de baseball municipaux, tout le sinistre s’officialise, les journées deviennent kaki, la vie prend plus de gravité, une lourdeur pourtant nécessaire. Pendant que l’on attend que tout retourne au normal, tout devient plutôt pathologique.
Malgré tout, là au centre d’Ishinomaki, on était encore des êtres humains qui se soutiennent et esquissent des solutions. Je dirais même qu’on se sentait encore plus gros que des fourmis, plus nombreux aussi que la simple somme de nos dix doigts.
Mais lors de la dernière journée, on dirait que la vague est venue me fesser directement dans le gosier, arrachant la partie de mon cervelet qui me nourrissait en optimisme, à me faire un solide bouillon d’abattement. Y a une partie de moi qui s’est « neillée », ça j’en suis sûr.
Avant de rentrer sur Tokyo, le bus nous a fait parcourir quelques kilomètres de paysages côtiers. Les mètres carrés qu’on avait vus depuis le début deviennent des kilomètres de trous noirs, des gouffres qui avalent mon souffle, bloque mes respires. Nous remontons un peu dans les terres, longeant la baie protégée de Mangokuura, pour arriver, par l’embouchure, dans la vallée d’Onagawa.
Et là je réalise que je n’avais rien compris. Rien mesuré.
Nos pelletés de terre des derniers jours n’étaient que des pincées de rien pentoute. Et l’optimisme devient un profond soupir obituaire. Plus personne ne parle. La vallée est maintenant un long silence sublime, celui de la terreur, de la démesurée ruine, de la fin du monde. Plus rien n’est humain. Plus rien n’est nature non plus, ironiquement. Pour moi tout n’est que monstrueux. Une vague de 36 mètres est un monstre. Personne ne l’a vu. Il est passé. Il a tout pris. Il a volé l’histoire, la civilisation, le temps et la fierté humaine. La terre s’est renversée sur 500 kilomètres de côte; l’échelle du désastre ne parle plus aux humains. Inhumain, effectivement.
Toutes les formules pré-écrites pour parler de catastrophes naturelles sont tellement toujours les mêmes. Mais cette fois les clichés sont mes propres mots. Surprise : « Il faut le voir pour comprendre. C’est impossible à décrire. » Même le sensationnalisme m’est devenu vérité. Je suis frappé d’un immense degré d’horreur. Ça n’arrive pas souvent dans une vie. Pour moi c’est maintenant.
Et déjà la catastrophe se fait oublier du reste du monde, comme toutes les autres avant. Bientôt plus personne ne cherchera à comprendre, alors que tout ne fait que commencer. Ça vaut pour moi aussi. J’étudie quoi déjà ? Product Design ? Ça sonne moins noble tout à coup.
Je n’ai pourtant rien vu de plus que ce qu’ils montrent déjà en boucle à la télévision. Mes mots ne sont pas plus éloquents que ceux des journaux. Mes photos ne sont pas celles du National Geographic. Le Japon n’est pas un sinistre au-delà de Sumatra, Haïti, Sichuan ou New-Orleans. C’est moi seulement qui n’a jamais eu autant mal à l’humain, le front dans la fenêtre de l’autobus, à avaler ces images là et ne pas pouvoir en dire un seul mot à personne dans ma propre langue. Ça laisse un cratère dans les tripes. Bienvenue sur la voie de la perdition.
La vérité c’est aussi que je vais bien malgré tout. Je me suis juste senti petit en viarge, tout scrap. Je ne suis pas reporter. Je ne suis pas non plus vision mondiale. Mais je serai pelleteux de bouette autant que je le pourrai.

Vous pouvez faire un don pour la fondation qui m’a envoyé pelleter.
100% des dons vont aux sinistrés. Pas pour la gestion. Pas pour les bénévoles. Seulement pour la reconstruction et les vives.
Merci à tous.
Cliquez sur le logo:
Volunteer Corps Mud Oyster
Qu’est-ce que je vais faire exactement ?
Difficile de savoir avec précision, mais mon Google Translate me dit:
“Volunteer Corps Mud Oyster”.

Demain matin, je pars pour la préfecture de Miyagi, un peu au nord de Sendai, jusqu’à Ishinomaki.
Je joins un groupe de volontaires qui commence le déblayage de certains édifices publics, ceux qui auront tenu le coup après le tsunami. Il faut enlever les quelques mètres de boue et de débris qui recouvrent le sol de la ville, alors que 80% des maisons sont rasées, et 5000 personnes décédées ou disparues.
C’est une première vague de volontaires qui après les phases de sauvetages, commencent les longs mois de “remise sur pied” avant d’imaginer les premiers scénarios de reconstruction. Pour moi c’est le premier aller-retour réaliste, après plusieurs essais ratés et un peu illusoires, soyons franc.
Cinq jours seulement cette fois. Il y en aura beaucoup d’autres.
On dormira dans les abris construits pour les sinistrés, à partager des ramens. Il faut faire la job de bras (mes très gros bras) pendant le jour, et faire la conversation aux aînés le soir, s’occuper d’eux.

J’y vais avec un mélange d’appréhension et de culpabilité, mais aussi un fort sentiment de justesse et de bien-fondé; des feelings étranges qui ne s’expliquent pas vraiment. Je ne connais rien de l’état de l’électricité ou du téléphone là-bas. J’ai bien l’impression que ce sera les nuits à la chandelle.
Je reviendrai après 5 jours qui resteront sûrement longtemps dans ma tête.

Ishinomaki (石巻), Préfecture de Miyagi, Mars 2011.

Bénévoles au centre de tri - Donations pour les sinistrés.
Volunteers at the donation center.
Tokyo Metropolitan Government Building - 東京都庁舎






