La voie de perdition

Notre « mud squad » était formée de 68 étudiants japonais, en plus d’une vietnamienne, et d’un québécois barbu. Conférence de presse et départ triomphal sous les applaudissements. Étrange.
Le gouvernement a répondu à l’urgence qui animait tellement de jeunes qui voulaient joindre les efforts, la rage des 20-30 ans prêts à tout donner pour répondre à la tragédie, mais qui se faisaient dire comme moi : « ce n’est pas le moment ».
Ils ont donc ouvert un grand gymnase à une heure d’Ishinomaki, la ville où nous avons consacré nos pelletées de boue. Pas de chauffage, pas de douche, on apporte nos ramens. Mais il y a l’électricité, on dort sur des tatamis, et tout est 1000 fois plus confortable que ce que j’anticipais. Il y a surtout beaucoup de sourires. Le luxe.
De la bouette sèche en croute, du sable, de la poussière, du coaltar, des sédiments, du fond de mer, des algues, des débris. L’odeur. L’Odeur ! Pelle, chaudière, brouette, vadrouille, balai, massue, pied de biche, sandwich, guenille, brosse, imperméable, casque, masque, gants. Le squad !


L’eau de mer laisse des bâtiments invivables, même s’ils ont survécu à la vague. Tous les recoins possibles des constructions sont couverts de boue. On a donc entamé de récupérer deux écoles qui seront transformées en refuge pour les sinistrés. Aussi et principalement un temple au milieu de la zone dévastée. La structure y est, mais ses entrailles se sont vidées. On le remet timidement en ordre pour que la communauté puisse y tenir de vraies funérailles, mais surtout pour qu’il se tienne fièrement debout, en symbole de tout ce qui n’est pas poussière.


À tous les coins de rues nous attendent des anecdotes inhumaines, des récits cruels d’épouvante et de déchirements. Les cours d’école qui ont perdu tous leurs écoliers, disparus, en une seule seconde. Pas très loin de là, dans des fausses communes temporaires, attendent 200 à 300 corps pour la crémation traditionnelle japonaise. Des jeunes sans parents. Des maisons qui n’existent plus nulle part. Des centres de karaoke transformés en abris de fortune. L’horreur.
Bien sûr que c’est l’horreur.
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Je savais bien qu’en me rendant dans la préfecture de Miyagi, je m’exposais au trauma des longs paysages blessés, des populations encore frissonnantes, orphelines, sans abri. D’en revenir sous le choc frise le cliché. J’y allais même peut-être un peu pour ça, non ? Exposer mes nerfs, moitié noblement, moitié orgueilleusement ?
Loin du cynisme qui habite certains étrangers autour de moi, je me croyais protégé par un habituel optimisme nonchalant. Et comme les japonais fuient l’apitoiement, je me croyais aussi à l’abri des trop-pleins d’empathie. Comme si je savais à quoi m’attendre ?!
Il faut avouer que pour les trois premiers jours, ça pouvait aller. Évidemment, notre “mud squad” n’est pas une équipe d’urgence. Évidemment ils vont nous déposer à des endroits où l’horreur a été pré-balayée; où même l’espoir reprend forme tranquillement. Et on y pellette la boue, chaudière par chaudière. On peut même se leurrer que l’on fait progresser les civilisations. Au moment de se mettre au travail, heureux soient notre optimisme et notre nonchalance. On soulève des temples, redresse des écoles, étire des sourires disparus depuis trop longtemps. Et on sauve le monde.
À ce moment là, pendant nos longues journées de travail, je crois que personne ne mesurait réellement l’échelle de chacune de nos pelletés de boue. Tout le monde était encore souriant, même si autour de nous, à 150 mètres de la côte Pacifique, chaque mètre carré est le terrain du tragique et de l’injuste. Déjà, des simples coups d’œil par dessus mon épaule me montrait les pires scènes d’anéantissements qu’il m’était possible d’imaginer. Et l’armée, quand elle met ses véhicules sur les routes ou érige ses campements temporaires sur les terrains de baseball municipaux, tout le sinistre s’officialise, les journées deviennent kaki, la vie prend plus de gravité, une lourdeur pourtant nécessaire. Pendant que l’on attend que tout retourne au normal, tout devient plutôt pathologique.
Malgré tout, là au centre d’Ishinomaki, on était encore des êtres humains qui se soutiennent et esquissent des solutions. Je dirais même qu’on se sentait encore plus gros que des fourmis, plus nombreux aussi que la simple somme de nos dix doigts.
Mais lors de la dernière journée, on dirait que la vague est venue me fesser directement dans le gosier, arrachant la partie de mon cervelet qui me nourrissait en optimisme, à me faire un solide bouillon d’abattement. Y a une partie de moi qui s’est « neillée », ça j’en suis sûr.
Avant de rentrer sur Tokyo, le bus nous a fait parcourir quelques kilomètres de paysages côtiers. Les mètres carrés qu’on avait vus depuis le début deviennent des kilomètres de trous noirs, des gouffres qui avalent mon souffle, bloque mes respires. Nous remontons un peu dans les terres, longeant la baie protégée de Mangokuura, pour arriver, par l’embouchure, dans la vallée d’Onagawa.
Et là je réalise que je n’avais rien compris. Rien mesuré.
Nos pelletés de terre des derniers jours n’étaient que des pincées de rien pentoute. Et l’optimisme devient un profond soupir obituaire. Plus personne ne parle. La vallée est maintenant un long silence sublime, celui de la terreur, de la démesurée ruine, de la fin du monde. Plus rien n’est humain. Plus rien n’est nature non plus, ironiquement. Pour moi tout n’est que monstrueux. Une vague de 36 mètres est un monstre. Personne ne l’a vu. Il est passé. Il a tout pris. Il a volé l’histoire, la civilisation, le temps et la fierté humaine. La terre s’est renversée sur 500 kilomètres de côte; l’échelle du désastre ne parle plus aux humains. Inhumain, effectivement.
Toutes les formules pré-écrites pour parler de catastrophes naturelles sont tellement toujours les mêmes. Mais cette fois les clichés sont mes propres mots. Surprise : « Il faut le voir pour comprendre. C’est impossible à décrire. » Même le sensationnalisme m’est devenu vérité. Je suis frappé d’un immense degré d’horreur. Ça n’arrive pas souvent dans une vie. Pour moi c’est maintenant.
Et déjà la catastrophe se fait oublier du reste du monde, comme toutes les autres avant. Bientôt plus personne ne cherchera à comprendre, alors que tout ne fait que commencer. Ça vaut pour moi aussi. J’étudie quoi déjà ? Product Design ? Ça sonne moins noble tout à coup.
Je n’ai pourtant rien vu de plus que ce qu’ils montrent déjà en boucle à la télévision. Mes mots ne sont pas plus éloquents que ceux des journaux. Mes photos ne sont pas celles du National Geographic. Le Japon n’est pas un sinistre au-delà de Sumatra, Haïti, Sichuan ou New-Orleans. C’est moi seulement qui n’a jamais eu autant mal à l’humain, le front dans la fenêtre de l’autobus, à avaler ces images là et ne pas pouvoir en dire un seul mot à personne dans ma propre langue. Ça laisse un cratère dans les tripes. Bienvenue sur la voie de la perdition.
La vérité c’est aussi que je vais bien malgré tout. Je me suis juste senti petit en viarge, tout scrap. Je ne suis pas reporter. Je ne suis pas non plus vision mondiale. Mais je serai pelleteux de bouette autant que je le pourrai.

Vous pouvez faire un don pour la fondation qui m’a envoyé pelleter.
100% des dons vont aux sinistrés. Pas pour la gestion. Pas pour les bénévoles. Seulement pour la reconstruction et les vives.
Merci à tous.
Cliquez sur le logo:
Volunteer Corps Mud Oyster
Qu’est-ce que je vais faire exactement ?
Difficile de savoir avec précision, mais mon Google Translate me dit:
“Volunteer Corps Mud Oyster”.

Demain matin, je pars pour la préfecture de Miyagi, un peu au nord de Sendai, jusqu’à Ishinomaki.
Je joins un groupe de volontaires qui commence le déblayage de certains édifices publics, ceux qui auront tenu le coup après le tsunami. Il faut enlever les quelques mètres de boue et de débris qui recouvrent le sol de la ville, alors que 80% des maisons sont rasées, et 5000 personnes décédées ou disparues.
C’est une première vague de volontaires qui après les phases de sauvetages, commencent les longs mois de “remise sur pied” avant d’imaginer les premiers scénarios de reconstruction. Pour moi c’est le premier aller-retour réaliste, après plusieurs essais ratés et un peu illusoires, soyons franc.
Cinq jours seulement cette fois. Il y en aura beaucoup d’autres.
On dormira dans les abris construits pour les sinistrés, à partager des ramens. Il faut faire la job de bras (mes très gros bras) pendant le jour, et faire la conversation aux aînés le soir, s’occuper d’eux.

J’y vais avec un mélange d’appréhension et de culpabilité, mais aussi un fort sentiment de justesse et de bien-fondé; des feelings étranges qui ne s’expliquent pas vraiment. Je ne connais rien de l’état de l’électricité ou du téléphone là-bas. J’ai bien l’impression que ce sera les nuits à la chandelle.
Je reviendrai après 5 jours qui resteront sûrement longtemps dans ma tête.

Ishinomaki (石巻), Préfecture de Miyagi, Mars 2011.

« La vague », ou la « La Grande Vague de Kanagawa » (神奈川沖浪裏)
1831, par Hokusai.
La célèbre étampe de Hokusai, montre le pouvoir de la mer nippone, mais surtout la soumission courageuse des pêcheurs japonais face à sa violence et sa grandeur (voir le calme des pêcheurs, en position soumise sur les barques). Bien que « La Vague» soit souvent à tord considérée comme la représentation d’un tsunami, elle est plutôt un okinami, une simple vague de tempête au large des côtes(voir vague scélérate).
L’obsession d’Hokusai pour la mer tourmentée dépeint tout de même une menace omniprésente pour un peuple vivant complètement entouré d’eau. Ici, en s’étirant dangereusement en un menaçant équilibre vertical, devenant l’élément de tension entre l’eau en yin et le ciel en yan, elle semble même défier le Mont Fuji, minuscule en arrière-plan, la crête griffée prête à tout engouffrer.
Oshiokuri Hato Tsusen no Zu (Fast Cargo Boat Battling The Waves)
1805, par Hokusai.
Le nord du Japon est couvert ici et là de stèles qui avertissent du danger des tsunamis, certaines d’entre elles agées de plus de 600 ans.
« Les résidences surélevées sont la paix et l’harmonie de nos descendants. Rappelez-vous la calamité des grands tsunamis. Ne pas construire de maisons en dessous de ce point. » (images et article ici)
Les centaines de pierres forment un système d’avertissement ancien qui rappelle comment les tsunamis sont une partie de l’histoire japonaise. Le terme tsunami lui même signifie “vague portuaire” (津波), suggérant que la vague ne prenne de son intensité que lorsqu’elle approche de la rive, laissant les bateaux pêcheurs au large sans avertissement du danger imminent pour la côte. Les systèmes sophistiqués actuels de bouées, d’alarmes et de murs anti-vague au Japon donnent une illusion de sécurité, alors que le danger ne se compte pas forcément en minutes, mais existe bien en permanence et frappe les côtes de façon répétée.

Tsunami Disaster in Meiji Era.
Juillet 1896, par Kokunimasa Utagawa.
(voir la version entière ici).
Le terme tsunami a lui même été accepté dans la langue anglaise en 1897, soit après un article du National Geographic qui rapportait les dégâts du tsunami de Meiji-Sanriku en 1896 au Nord du pays. Déjà un tremblement de terre de 7.2 en magnitude causait des vagues atteignant 38 mètres de hauteur et provoquant la mort d’au moins 22 000 habitants. Après un tsunami similaire aussi en 1933 (8.4 magnitude, 3000 morts), les autorités japonaises ont décidé de construire des murs anti-vague suspectant qu’ils puissent briser l’avancée d’un éventuel tsunami.

Tsunami de Meiji-Sanriku
National Geographic, Septembre 1896. (lire l’article ici)
Baie de Kamaishi, Iwate, après le tsunami de 1933.
(Pour une vidéo du tsunami de 1933, voir ici)
(Pour une liste des occurrences de tsunamis dans l’histoire, voir l’article Wikipedia).
La force du tremblement de terre du 11 mars 2011, bien qu’inégalée, aurait dû être prévue dans la construction de villages entiers sur une côte déjà maintes fois inondée et nettoyée, ne serait-ce que deux ou trois générations auparavant. Les maisons du village d’Aneyoshi, toutes construites au-dessus de la stèle montrée ci-haut, en sont finalement toutes sorties intactes. La sagesse de la pierre vaut mieux cette fois-ci que toute l’ingénierie d’un mur faussement protecteur.

Village de Tarou, 4600 habitants, muni de murs de protection anti-tsunami de 10 mètres de haut. On peut voir les inscriptions sur un cap rocheux indiquant la hauteur de tsunamis précédents.
En bas, 10 mètres, le tsunami de 1933, 911 morts dans ce seul village.
Plus haut, 15 mètres, le tsunami de 1896, 1859 morts.
Le tsunami du 11 mars dernier était plus haut que 15 mètres. Il est passé au-delà du mur protecteur et a entièrement détruit le village. Le nombre de morts demeure encore inconnu, mais dépasse déjà la centaine.
(voir l’article ici)

Le mur de protection de Tarou, Iwate, Japon.
Illusion de protection

Tsunami walls, un peu partout au Japon.
P-Waves et Cherry Blossom
Le Japon a été secoué de 890 répliques depuis le 11 mars.
Les quelques-uns qui ont passé les 3 dernières semaines ici témoignent tous d’une sorte d’intoxication partagée. L’oreille interne résonne un peu, laisse l’équilibre étrangement hypersensible (ou peut-être un peu ivre ?).
Il y a des secousses que je méprends pour un coup de coude sur la table. Les battements de mes artères fémorales que je confonds pour un 4,5 en magnitude. Ça vient aux demies-heure, des titubements incertains, ma verticale qui doute. Tout le monde se parle de cette même narcose étrange, celle qui donne l’illusion, ou la preuve, que la terre est plus meuble qu’à l’habitude.
Bref, je romance un peu pour dire qu’autour ça parle d’étourdissements, réels ou imaginés (oui oui, quelques vertiges aussi).
Les moments les plus surréels viennent quand, dans un endroit public, tous les cellulaires se mettent en alarme, pour prévenir d’une secousse à venir. Oui, on peut prévoir un tremblement de terre, mais seulement de quelques 20 secondes à l’avance. Je vous jure, absolument tous les japonais ont sur leur téléphone le “P-waves alert”. Et la pièce se remplie, pas de douces sonneries de téléphone, mais d’un concert d’alarmes alarmantes. Plus personne ne parle. Tout le monde fixe le vide dans les airs. Et quelques secondes après (5 ou 10), miraculeusement, le sol bouge pour vrai.
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Mon entrée à la Tama Art University est repoussée jusqu’à la fin du mois d’Avril.
En attendant, Tokyo se réveille. Le printemps est arrivé. Les étrangers aussi reviennent au compte goûte.
Mais surtout, Tokyo bourgeonne.
C’est le printemps, c’est donc aussi la saison des Hanami (花見, “fleur voir”). Malgré tous les tracas des trois dernières semaines, le Japon se couvre progressivement de cerisiers en fleur. Oui c’est un éveil pas comme les autres années. C’est une sorte de convalescence. Une vraie.
Le ‘front d’éclosion’ (桜前線) est parti du sud à Okinawa, et avance vers le nord et l’ile d’Hokkaido. Les japonais suivent les chaînes de météo, sans blague, pour connaître les dernières “prévisions de bourgeonnements”. Depuis quelques jours, le front a frappé Tokyo. La ville est de toute ses beautés. Grâces impériales.
Alors hier j’ai fait le Hanami avec des bénévoles rencontrés au centre de tri. Ça fait pratiquer le Japonais. Mais c’est surtout violemment thérapeutique. Indescriptible. Toutes les familles inondent les parcs d’une ambiance de samedi après midi, comme si c’était un printemps comme les autres. Premières vraies sorties publiques. Personne n’y manquait.
Ça cure de l’ivresse des tremblements, ça cure de la nuke-phobie. Tout décante.
Je n’exagère pas, c’est vraiment indescriptible.
Les dernières semaines étaient parmi les plus étranges de ma vie. Mais maintenant j’ai l’esprit léger, reposé. J’ai l’impression que je le mérite vraiment. Les Tokyoïtes le méritent vraiment. Je souhaite que la même exaltation suivera le front jusqu’au Nord-Est, pour requinquer ceux qui sont encore à zéro, en attente eux aussi des premiers bourgeons.




Shinjuku Gyoen, un jardin national au centre-ville de Tokyo.



Mǎlián Fāng, Olivier Jacques, Jonathan Whiston
Bénévoles au centre de tri - Donations pour les sinistrés.
Volunteers at the donation center.
Tokyo Metropolitan Government Building - 東京都庁舎




Mousse de nombril
J’ai passé une bonne partie de la journée à marcher dans un jardin traditionnel japonais. L’espace est minuscule, mais il y a tant à voir. Perfection au microscope. La mousse verte, sur les pierres, les troncs, les lanternes; elle est taillée, entretenue, protégée. Diligence et minutie nippone, rien de moins. Pavillon japonais au coin de l’étang, angles droits et corniches aiguës, everything in its right place.
Je me sens surtout un peu vide. Tant de calme après un dix jours tortueux comme jamais. Le Japon s’est fendu en quatre, mais ici, au milieu des bonzaïs et des roseaux, il n’en est plus rien. Je reprend mon souffle en même temps que le pays, comme si je n’avais pas respiré depuis 6 mois. Ciel que ma tête en a absorbé depuis le 11 mars.
Je suis coincé dans une ville du nom de Nikko, à peine au nord de Tokyo. Je n’irai pas plus loin, à moins que ma tête ne s’emballe encore d’ambitions mal calculées. Je ne peux pas trouver d’essence, la moto est d’une lenteur, la pluie est verglaçante, 3 degrés Celsius, la ville est sans électricité pendant le jour. Ça me fait sourire. Soudainement, tout semble ridicule. Je suis parti de Tokyo, le temps était magnifique. Ciel bleu, plus de 15 degrés; la route était à moi, sans embûche possible. Le plus drôle c’est que je n’ai même pas fait 160 kilomètres. Rien a fonctionné.
Ça prenait pourtant juste cette trappe pour m’arrêter, de force ou de logique, le temps que je mette les choses en perspective, que l’urgence s’apaise, que ma taille se réduise, que le monde redevienne très grand, et que je puisse flâner, la tête vide, sans twitter, sans nouvelles, sans alarmes, dans les temples et jardins de Nikko, ville de l’Unesco.
Ma journée de sightseeing était surréelle en soit. Hôtels vides, temples vides, commerces fermés, pas d’électricité, je pratique mon japonais, ma courtoisie. La dame de l’hôtel m’a remercié d’être venu jusqu’ici. “Nikko is beautiful”. La
dame du resto, elle, m’a remercié d’être resté au Japon. Elle m’a dit qu’à la télévision, ils ne parlaient que des fly-jin, un jeu de mot entre “gaijin” (étrangers) et ceux qui ont ‘flyé’ hors du pays.
Ça ne me fait pas pour autant oublier le nord-est du Japon. Sauf que je crois bien avoir manqué mon rendez-vous avec ’Habitat for humanity’ à Sendai. Ils ne m’attendaient pas non plus, communications impossibles, mais ils sont probablement rendus dans une autre ville plus au Nord, pour construire des abris temporaires.
À Tokyo, de nouveaux groupes se préparent enfin. J’ai reçu trois mails, aujourd’hui seulement. Je rentre dans la métropole, s’il peut arrêter de neiger.
Les choses retrouvent un ordre perdu. Surtout pour ma naïveté après beaucoup trop de confusion nucléaire. Everything a little bit more in its right place. Enfin.
À sec, trempé.
Sur la route vers Sendai.
Plus j’approche, moins je peux trouver d’essence. J’ai quelques réserves, mais je vois bien que ça devient impossible. Toutes les stations sont fermées, certaines avec des files d’une centaine de voiture qui attendent que ça ouvre.
Il me reste quelques litres dans des bouteilles de coke. Je suis au point où j’en ai assez pour rebrousser chemin, ou continuer sans savoir ce qui m’attend. Il pleut des cordes. Il fait 8 degrés Celsius. L’orgueil encore en prend un coup.
Soudainement ça m’apparaît très clair : je suis bien trop petit pour tout ça. Je sers les dents et essaie de ne pas me sentir perdant. Humilité. Humilité.
Nuages roses et coeur de cygne
Pfffff … finalement, le monstre dans l’armoire qui empêche tous ces gens de dormir, il n’est pas très très méchant.
Micro ou Milli Sievert ?
Bah ! Même si tu fais x1000, t’es encore pas mal safe.
Je me rends surtout compte en bout de ligne que la nomenclature des catastrophes est tellement mal utilisée. Mal rapportée. Pour un individu qui comme moi n’y connait rien, le ‘risk management’ devient complètement impossible contre les envolées lyriques des faux spécialistes du nucléaire.
Finalement, ici, les seules victimes de la Nouvelle Grande Menace sont ces 180 employés qui se relayent à l’usine pour gérer des réactions en chaine ininterrompues. Ont-ils repris le contrôle de la centrale au moins ? Pas du tout. La centrale s’emballe et tranquillement devient un incommensurable merdier. Mais qu’est-ce que ça veut dire un merdier nucléaire ? Que toute la côte Est Américaine doit s’acheter des capsules d’iodes ? Arf … S’il vous plait !
Pour l’instant, ce que ça veut dire, c’est surtout que ces ouvriers doivent absorber la pénible irradiation d’une paranoïa internationale incontrôlable ; la dernière vrille psycho-sociale après les War on Terror, grippe aviaire, H1N1, le kirpan et les mosquées à Manhattan. La menace du Nuke-puke.
J’insiste. Je ne suis pas en train de dire que la situation n’est pas inquiétante ou exceptionnellement pénible. Mais qui es-tu toi qui oses me parler de la fin du monde ? Ménage tes mots avant d’aller vendre tes journaux ou d’annoncer tes nouvelles. C’est toi en bout de ligne qui pèses lourd sur un pays déjà déchu, une nation déjà en berne.
Une anecdote:
Hier. Café du coin. À ma gauche, une tablée de japonais s’affèrent autour d’un journal. Le grand-titre ironise : « Les grands-titres à travers le monde ». On y relate ce que les médias étrangers racontent, en grande verve, à propos de l’actuelle crise. Les japonais s’en tapent les cuisses. Quelles odieuses disproportions ! Au moins les cons de l’occident les font rire ces pauvres japonais. Tant de lamentations internationales, alors que le japonais moyen est incapable d’apitoiement.
« The apocalypse ! » « Japan : Nuke Terror ! » « Chernobyl on steroids ! » « After 1945, Japan’s nuclear nightmare comes again ! » « Complete Full Core Meltdown ! » « Tokyo : Ghost city ! » « Pink clouds to reach California tomorrow ! »
Pink Clouds ?!?
Les grands-titres et le délit de la paranoïa. J’arrête d’en parler parce que tout ça n’a rien de nouveau. Peut-être simplement que cette fois-ci, plus qu’à n’importe quel moment de ma vie, ma tête se déchire encore plus. Tirailleries ! Mi-Japon, mi-Occident. Mi-vérifiable, mi-fabuleux.
Pourtant, en moi, toujours aucune alarme. Je n’ai pas le gène qu’il faut pour déguerpir. Sauf qu’à la résidence d’étudiants étrangers où j’habite, 250 personnes sur 270 sont partis.
Oh !
Ok…
Je vais conjuguer seul avec ma pulsion de vie. Lires toutes les nouvelles moi même. Me raconter des histoires, chanter des chansons et border moi-même mes couvertures. Grand garçon.
L’ironie c’est qu’au lendemain de mon dernier message, je suis venu près acheter un billet d’avion pour le Canada. Quelle dérision. Un jour, je crie haut et fort qu’il n’y aucune raison de partir. L’autre, j’étouffe complètement. Les humeurs, les convictions, changent aux 3 minutes, ou au rythme des nouvelles secousses. Tellement abrutissant que de passer des journées à lire sur le néfaste, la menace, le corrosif, la peau qui perce, les glandes qui boursoufflent ; de devoir me re-convaincre, à chaque nouveau twitt, que je contrôle pourtant encore mon quotidien, contrairement aux vrais sinistrés qui peuvent de toutes façons ne rien faire contre le vilain nuke-puke. Souvenirs Afghans en tête, alors que la confiance dure 3 secondes, la crainte aussi.
Je voulais donc rentrer au Canada, pas à cause des nuages roses, mais plutôt parce que je réalise finalement que je suis le seul perdant. Prisonnier du bunker à ne pas serrer ma famille dans mes bras, mais à ne pas non plus pouvoir aider qui que ce soit. Vouloir aider a beau être une pulsion naturelle, dans un cas comme ça, l’aide est plutôt institutionnelle. Et c’est correcte comme ça.
Mon amie chinoise, une des dernières qui soient restées, est venue me demander ce qui m’affligeait. Elle dit que de loin j’ai l’air d’un tigre dans une cage avec un cœur de cygne. Oh ! Ça me convient ! une métaphore confucéenne ! Oui oui je suis en cage. Alors j’avale de grandes gorgées d’adrénaline gaspillée, et j’attends, modestement.
L’humilité, une valeur que le Japon enseigne à qui le veut bien. Allé ! Oublie ton ‘Moi’, et apprend la souplesse, le pli, le repli, la courbette et l’obéissance !
Oui maître.
En attendant je ne suis définitivement ni héro, ni victime. Ni au Canada ni au Japon. Alors je fais quoi ? J’écoute un film ? Je fais une compétition d’architecture ? Je lis un livre ? J’écris un blog pour dire que la vie est dure ?
Ouch! Culpabilité corrosive. Quelle douleur ! Si vous saviez comment tout goûte amer, acerbe, acide.
Alors je ne fais rien. Je fixe mon écran. Dessine Pikachu, en attendant un appel au secours, les oreilles bien dressées. Le vrai problème c’est que c’est moi qui crie SOS, l’imbécile qui s’emmerde. Personne n’a besoin de ma nuisance.
Mais voilà qu’aujourd’hui le Japon m’a dit « go ! ». Je pars demain, sur ma moto. Il faut que je sois le plus léger possible sur un système déjà fragile. Je n’ai pas le droit d’être réfugié moi aussi. Auto-suffisance svp. J’ai ma tente, ma nourriture, mes couvertures, mes outils, mon papier de toilette, mes nerfs de tigre et mon cœur de cygne.
Je serai peut-être sans téléphone. Sans internet. On se parle à mon retour. Ne soyez pas inquiets, tout ça est beaucoup plus rassurant que le bunker où je suis depuis une semaine à remuer mon pathétisme sur Facebook :-)

Comment disparaître complètement
Il faut l’avouer cette fois, le moral commence à tomber.
Depuis vendredi après midi, je suis animé d’un certain optimisme contagieux. Je garde le calme. J’encourage les plus abattus, les plus craintifs. Je leur dit que tout ira bien, parce que j’y crois fermement : tout ira bien. Je veux joindre mon énergie à celle de ceux qui aident, jour et nuit, dans les zones les plus sinistrés. Pas maintenant me dit-on. Pas maintenant. J’attends. Chez moi. Devant Facebook et les nouvelles.
La vérité c’est qu’à Tokyo il n’y a pas de sinistre. À Tokyo il n’y a pas d’avaries ou de gens coincés sous les restes de leur propre maison. Depuis vendredi, je sais seulement qu’il ne m’est rien arrivé, à moi, citoyen de Tokyo. Vacillements et vertiges. Un peu d’incertitudes. Et puis plus rien. Oui, les infrastructures ont été secouées autant que les gratte-ciels de Shinjuku. Oui, les systèmes urbains d’une agglomération de 30 millions d’habitants mettent du temps à se resynchroniser. Oh, les journées sont longues, bien sûr. Les épiceries sont vides et on ne sait pas si elles seront pleines demain. Mais en fin de journée, loin du réel sinistre, les gens partagent une bière et regardent le dernier Johnny Depp sur leurs écrans de laptops.
Dans un autre coin on bavarde. On se raconte une journée où il ne s’est rien passé. Ou encore, on insiste une dernière fois sur les plus fins détails de notre deux minutes de 8.9 à nous. J’étais au resto; moi dehors; moi dans ma chambre. J’ai dormi au lab; moi à la station; moi chez des inconnus. J’ai eu tellement peur; moi aussi; moi aussi; oh surtout moi.
La légèreté de ces chroniques-souvenirs contraste avec les écrasantes images sur les téléviseurs allumés dans tous les salons ou les bureaux, sur les ‘live-streams’ ou les Twitts. Les médias plongent la main dans le sac pour trouver les images les plus horribles, les récits les plus radioactifs. Les réseaux sociaux font la même chose. Moi aussi.
Au début c’est bien, parce que sinon on pense que seulement quelques poteaux de téléphone ont valsé. L’information, iPhone à la main, arrive vive. Directe. Brûlante. On peut tout savoir. Et vite on mesure : Les voitures sont des grains de sables. Les vies aussi. Quelle horreur. Oh! Quelle horreur.
Mais depuis hier, l’information est devenue un poison vicieux. Tout savoir devient une hantise. Surtout parce que les nouvelles sont mauvaises. Tellement toutes mauvaises.
Les twitts et les news-feed crachent des cris stridents, injection de mercure; les secousses secondaires deviennent des crises d’épilepsie. Les rumeurs deviennent poisons, contagion, aliénation. Pure délire.
Avant-hier matin, snooze une autre secousse, mi rêve, mi aboiement. Plus tard, sieste de deux heures, un collègue : « Il faut partir trouver de l’eau ». J’ai la moto. Je fais ce que je peux. Je ne trouve rien. Hier, shake encore, et une autre explosion à la centrale. Ce matin, grosse secousse, deux autres explosions. Réactions en chaîne. Mental Meltdown.
Depuis hier tout le monde déserte, tout le monde s’en va, rentre à la maison, fuit vers le sud. Par précaution. Un doute nucléaire. Un « j’ai entendu dire que ». Selon moi, c’est très sage. Une bonne idée même. Mais si on choisit de rester, même rationnellement et logiquement, on devient l’imbécile, le téméraire, le méprisable. Dans mon bunker d’étrangers, on parle de la fin du monde. Dans la rue, les japonais retournent au Starbucks, et au Karaoke, magasinent des habits pour leur chien et bercent les poucettes. Pourquoi partir chercher de l’eau en panique ? Je vais plutôt me prendre un latté au coin de Seijogakuenmae.
En attendant, je m’informe sur les tiges nucléaires exposées à l’air. La chaleur. Le doute, l’attente. Je lis ensuite comment on a réglé la situation. Tout est en contrôle en attendant le prochain débordement. Je me surprends moi même à avoir peur. Peur de l’invisible.
Deux heures et demi plus tard, 8 étrangers déboulent en trombe à côté de moi pour me dire qu’une catastrophe nucléaire vient de survenir, qu’il faut tous s’en aller. Dans le vase clos d’étrangers, on panique avec la menace déjà passée et réglée de la veille. Je dois me battre de rationalité pour expliquer que tout est dans l’ordre depuis longtemps. On me traite d’ignorant.
- Olivier ! Il y a eu une deuxième explosion !
- Non, pas du tout. Il vient d’y avoir la quatrième, et tout est déjà sous contrôle en attendant la cinquième. Parce que bien sûr, il y en aura une cinquième.
En attendant, je n’ai rien à fuir. Depuis vendredi, 14h46, je ne suis dans aucune situation de danger. Aucun péril. Aujourd’hui, même l’air à Tokyo s’est envenimé pendant une heure. Avec les chiffres, il en aurait fallu exactement 10 000 fois plus, pendant 2 heures pour commencer à crier au danger. Les menaces du « worst case scenario » deviennent le quotidien des plus alarmistes. Je m’y refuse complètement.
Le nucléaire. Sinistre abstrait. Catastrophe microscopique. L’invisible ne donne que des « j’ai entendu dire que… ». Ivresse du bunker. Panique en vase clos. Autour de moi, les étrangers ne savent rien, lisent un coin de nouvelles et s’arrachent les cheveux. Bile noire, salive acide, toxines imaginaires. Obsession de la capsule d’iode. Et moi dans mon coin, je lis tous les mili-twitts, m’inonde des rapports officiels autant que de rumeurs ignorantes. Je surveille. Tellement calme, mais obsédé de tout savoir, à m’en souiller le cerveau à surdose d’épicentres et de magnitudes. Les images du sinistre sont tellement tangibles, presque plastiques. Et devant elles, il y a un brouillard nucléaire qui ne veut plus rien dire pour personne. Comment disparaître complètement. Des particules invisibles qui pourtant bloquent ma route, en barricades, me retenant de sauter sur ma moto pour aller aider au Nord.
Mes mains ne feraient certainement aucune différence la haut, mais pour l’instant, chaque pas que je ferais dans la direction opposée serait pour moi d’une déraison répugnante. Mon sang bouille pour aller plus près d’où ça compte. Mes bottes sont prêtes. Mes nerfs aussi. Mes yeux sont à l’affut, et maintenant, réalistement, ils n’y vois aucun danger. Pas question de jouer au héro, mais j’ai de ces débordements de rationalité parfois, et de penser qu’il “faut absolument” fuir est complètement irrationnel. Le Japon a besoin de gens qui ne l’abandonnent pas.
Merci pour les notes de soutien de tout le monde. Ça donne une énergie incroyable. Mais ne me demandez plus si je rentre au pays. Je ne suis pas un imbécile. Dites moi plutôt que vous me faites confiance, ça aidera à continuer. Pour l’instant je reste à Tokyo. Je verrai dans deux mili-twitts si je change d’idée.






