Comment disparaître complètement

Il faut l’avouer cette fois, le moral commence à tomber.

Depuis vendredi après midi, je suis animé d’un certain optimisme contagieux. Je garde le calme. J’encourage les plus abattus, les plus craintifs. Je leur dit que tout ira bien, parce que j’y crois fermement : tout ira bien. Je veux joindre mon énergie à celle de ceux qui aident, jour et nuit, dans les zones les plus sinistrés. Pas maintenant me dit-on. Pas maintenant. J’attends. Chez moi. Devant Facebook et les nouvelles.

La vérité c’est qu’à Tokyo il n’y a pas de sinistre. À Tokyo il n’y a pas d’avaries ou de gens coincés sous les restes de leur propre maison. Depuis vendredi, je sais seulement qu’il ne m’est rien arrivé, à moi, citoyen de Tokyo. Vacillements et vertiges. Un peu d’incertitudes. Et puis plus rien. Oui, les infrastructures ont été secouées autant que les gratte-ciels de Shinjuku. Oui, les systèmes urbains d’une agglomération de 30 millions d’habitants mettent du temps à se resynchroniser. Oh, les journées sont longues, bien sûr. Les épiceries sont vides et on ne sait pas si elles seront pleines demain. Mais en fin de journée, loin du réel sinistre, les gens partagent une bière et regardent le dernier Johnny Depp sur leurs écrans de laptops.

Dans un autre coin on bavarde. On se raconte une journée où il ne s’est rien passé. Ou encore, on insiste une dernière fois sur les plus fins détails de notre deux minutes de 8.9 à nous. J’étais au resto; moi dehors; moi dans ma chambre. J’ai dormi au lab; moi à la station; moi chez des inconnus. J’ai eu tellement peur; moi aussi; moi aussi; oh surtout moi.

La légèreté de ces chroniques-souvenirs contraste avec les écrasantes images sur les téléviseurs allumés dans tous les salons ou les bureaux, sur les ‘live-streams’ ou les Twitts. Les médias plongent la main dans le sac pour trouver les images les plus horribles, les récits les plus radioactifs. Les réseaux sociaux font la même chose. Moi aussi.

Au début c’est bien, parce que sinon on pense que seulement quelques poteaux de téléphone ont valsé. L’information, iPhone à la main, arrive vive. Directe. Brûlante. On peut tout savoir. Et vite on mesure : Les voitures sont des grains de sables. Les vies aussi. Quelle horreur. Oh! Quelle horreur. 

Mais depuis hier, l’information est devenue un poison vicieux. Tout savoir devient une hantise. Surtout parce que les nouvelles sont mauvaises. Tellement toutes mauvaises.

Les twitts et les news-feed crachent des cris stridents, injection de mercure; les secousses secondaires deviennent des crises d’épilepsie. Les rumeurs deviennent poisons, contagion, aliénation. Pure délire. 

Avant-hier matin, snooze une autre secousse, mi rêve, mi aboiement. Plus tard, sieste de deux heures, un collègue : « Il faut partir trouver de l’eau ». J’ai la moto. Je fais ce que je peux. Je ne trouve rien. Hier, shake encore, et une autre explosion à la centrale. Ce matin, grosse secousse, deux autres explosions. Réactions en chaîne. Mental Meltdown.

Depuis hier tout le monde déserte, tout le monde s’en va, rentre à la maison, fuit vers le sud. Par précaution. Un doute nucléaire. Un « j’ai entendu dire que ». Selon moi, c’est très sage. Une bonne idée même. Mais si on choisit de rester, même rationnellement et logiquement, on devient l’imbécile, le téméraire, le méprisable. Dans mon bunker d’étrangers, on parle de la fin du monde. Dans la rue, les japonais retournent au Starbucks, et au Karaoke, magasinent des habits pour leur chien et bercent les poucettes. Pourquoi partir chercher de l’eau en panique ? Je vais plutôt me prendre un latté au coin de Seijogakuenmae.

En attendant, je m’informe sur les tiges nucléaires exposées à l’air. La chaleur. Le doute, l’attente. Je lis ensuite comment on a réglé la situation. Tout est en contrôle en attendant le prochain débordement. Je me surprends moi même à avoir peur. Peur de l’invisible.

Deux heures et demi plus tard, 8 étrangers déboulent en trombe à côté de moi pour me dire qu’une catastrophe nucléaire vient de survenir, qu’il faut tous s’en aller. Dans le vase clos d’étrangers, on panique avec la menace déjà passée et réglée de la veille. Je dois me battre de rationalité pour expliquer que tout est dans l’ordre depuis longtemps. On me traite d’ignorant.

- Olivier ! Il y a eu une deuxième explosion ! 

- Non, pas du tout. Il vient d’y avoir la quatrième, et tout est déjà sous contrôle en attendant la cinquième. Parce que bien sûr, il y en aura une cinquième.

En attendant, je n’ai rien à fuir. Depuis vendredi, 14h46, je ne suis dans aucune situation de danger. Aucun péril. Aujourd’hui, même l’air à Tokyo s’est envenimé pendant une heure. Avec les chiffres, il en aurait fallu exactement 10 000 fois plus, pendant 2 heures pour commencer à crier au danger. Les menaces du « worst case scenario » deviennent le quotidien des plus alarmistes. Je m’y refuse complètement.

Le nucléaire. Sinistre abstrait. Catastrophe microscopique. L’invisible ne donne que des « j’ai entendu dire que… ». Ivresse du bunker. Panique en vase clos. Autour de moi, les étrangers ne savent rien, lisent un coin de nouvelles et s’arrachent les cheveux. Bile noire, salive acide, toxines imaginaires. Obsession de la capsule d’iode. Et moi dans mon coin, je lis tous les mili-twitts, m’inonde des rapports officiels autant que de rumeurs ignorantes. Je surveille. Tellement calme, mais obsédé de tout savoir, à m’en souiller le cerveau à surdose d’épicentres et de magnitudes. Les images du sinistre sont tellement tangibles, presque plastiques. Et devant elles, il y a un brouillard nucléaire qui ne veut plus rien dire pour personne. Comment disparaître complètement. Des particules invisibles qui pourtant bloquent ma route, en barricades, me retenant de sauter sur ma moto pour aller aider au Nord.

Mes mains ne feraient certainement aucune différence la haut, mais pour l’instant, chaque pas que je ferais dans la direction opposée serait pour moi d’une déraison répugnante. Mon sang bouille pour aller plus près d’où ça compte. Mes bottes sont prêtes. Mes nerfs aussi. Mes yeux sont à l’affut, et maintenant, réalistement, ils n’y vois aucun danger. Pas question de jouer au héro, mais j’ai de ces débordements de rationalité parfois, et de penser qu’il “faut absolument” fuir est complètement irrationnel. Le Japon a besoin de gens qui ne l’abandonnent pas.

Merci pour les notes de soutien de tout le monde. Ça donne une énergie incroyable. Mais ne me demandez plus si je rentre au pays. Je ne suis pas un imbécile. Dites moi plutôt que vous me faites confiance, ça aidera à continuer. Pour l’instant je reste à Tokyo. Je verrai dans deux mili-twitts si je change d’idée.