P-Waves et Cherry Blossom

Le Japon a été secoué de 890 répliques depuis le 11 mars.

Les quelques-uns qui ont passé les 3 dernières semaines ici témoignent tous d’une sorte d’intoxication partagée. L’oreille interne résonne un peu, laisse l’équilibre étrangement hypersensible (ou peut-être un peu ivre ?). 

Il y a des secousses que je méprends pour un coup de coude sur la table. Les battements de mes artères fémorales que je confonds pour un 4,5 en magnitude. Ça vient aux demies-heure, des titubements incertains, ma verticale qui doute. Tout le monde se parle de cette même narcose étrange, celle qui donne l’illusion, ou la preuve, que la terre est plus meuble qu’à l’habitude.

Bref, je romance un peu pour dire qu’autour ça parle d’étourdissements, réels ou imaginés (oui oui, quelques vertiges aussi). 

Les moments les plus surréels viennent quand, dans un endroit public, tous les cellulaires se mettent en alarme, pour prévenir d’une secousse à venir. Oui, on peut prévoir un tremblement de terre, mais seulement de quelques 20 secondes à l’avance. Je vous jure, absolument tous les japonais ont sur leur téléphone le “P-waves alert”. Et la pièce se remplie, pas de douces sonneries de téléphone, mais d’un concert d’alarmes alarmantes. Plus personne ne parle. Tout le monde fixe le vide dans les airs. Et quelques secondes après (5 ou 10), miraculeusement, le sol bouge pour vrai.

—————

Mon entrée à la Tama Art University est repoussée jusqu’à la fin du mois d’Avril.

En attendant, Tokyo se réveille. Le printemps est arrivé. Les étrangers aussi reviennent au compte goûte. 

Mais surtout, Tokyo bourgeonne. 

C’est le printemps, c’est donc aussi la saison des Hanami (花見, “fleur voir”). Malgré tous les tracas des trois dernières semaines, le Japon se couvre progressivement de cerisiers en fleur. Oui c’est un éveil pas comme les autres années. C’est une sorte de convalescence. Une vraie.

Le  ‘front d’éclosion’ (桜前線) est parti du sud à Okinawa, et avance vers le nord et l’ile d’Hokkaido. Les japonais suivent les chaînes de météo, sans blague, pour connaître les dernières “prévisions de bourgeonnements”. Depuis quelques jours, le front a frappé Tokyo. La ville est de toute ses beautés. Grâces impériales.

Alors hier j’ai fait le Hanami avec des bénévoles rencontrés au centre de tri. Ça fait pratiquer le Japonais. Mais c’est surtout violemment thérapeutique. Indescriptible. Toutes les familles inondent les parcs d’une ambiance de samedi après midi, comme si c’était un printemps comme les autres. Premières vraies sorties publiques. Personne n’y manquait. 

Ça cure de l’ivresse des tremblements, ça cure de la nuke-phobie. Tout décante.

Je n’exagère pas, c’est vraiment indescriptible.  

Les dernières semaines étaient parmi les plus étranges de ma vie. Mais maintenant j’ai l’esprit léger, reposé. J’ai l’impression que je le mérite vraiment. Les Tokyoïtes le méritent vraiment. Je souhaite que la même exaltation suivera le front jusqu’au Nord-Est, pour requinquer ceux qui sont encore à zéro, en attente eux aussi des premiers bourgeons. 

Shinjuku Gyoen, un jardin national au centre-ville de Tokyo. 

Mǎlián Fāng, Olivier Jacques, Jonathan Whiston

  1. dillydallydrifts posted this
Short URL for this post: http://tmblr.co/Z6APHy41Omhq