Mousse de nombril
J’ai passé une bonne partie de la journée à marcher dans un jardin traditionnel japonais. L’espace est minuscule, mais il y a tant à voir. Perfection au microscope. La mousse verte, sur les pierres, les troncs, les lanternes; elle est taillée, entretenue, protégée. Diligence et minutie nippone, rien de moins. Pavillon japonais au coin de l’étang, angles droits et corniches aiguës, everything in its right place.
Je me sens surtout un peu vide. Tant de calme après un dix jours tortueux comme jamais. Le Japon s’est fendu en quatre, mais ici, au milieu des bonzaïs et des roseaux, il n’en est plus rien. Je reprend mon souffle en même temps que le pays, comme si je n’avais pas respiré depuis 6 mois. Ciel que ma tête en a absorbé depuis le 11 mars.
Je suis coincé dans une ville du nom de Nikko, à peine au nord de Tokyo. Je n’irai pas plus loin, à moins que ma tête ne s’emballe encore d’ambitions mal calculées. Je ne peux pas trouver d’essence, la moto est d’une lenteur, la pluie est verglaçante, 3 degrés Celsius, la ville est sans électricité pendant le jour. Ça me fait sourire. Soudainement, tout semble ridicule. Je suis parti de Tokyo, le temps était magnifique. Ciel bleu, plus de 15 degrés; la route était à moi, sans embûche possible. Le plus drôle c’est que je n’ai même pas fait 160 kilomètres. Rien a fonctionné.
Ça prenait pourtant juste cette trappe pour m’arrêter, de force ou de logique, le temps que je mette les choses en perspective, que l’urgence s’apaise, que ma taille se réduise, que le monde redevienne très grand, et que je puisse flâner, la tête vide, sans twitter, sans nouvelles, sans alarmes, dans les temples et jardins de Nikko, ville de l’Unesco.
Ma journée de sightseeing était surréelle en soit. Hôtels vides, temples vides, commerces fermés, pas d’électricité, je pratique mon japonais, ma courtoisie. La dame de l’hôtel m’a remercié d’être venu jusqu’ici. “Nikko is beautiful”. La
dame du resto, elle, m’a remercié d’être resté au Japon. Elle m’a dit qu’à la télévision, ils ne parlaient que des fly-jin, un jeu de mot entre “gaijin” (étrangers) et ceux qui ont ‘flyé’ hors du pays.
Ça ne me fait pas pour autant oublier le nord-est du Japon. Sauf que je crois bien avoir manqué mon rendez-vous avec ’Habitat for humanity’ à Sendai. Ils ne m’attendaient pas non plus, communications impossibles, mais ils sont probablement rendus dans une autre ville plus au Nord, pour construire des abris temporaires.
À Tokyo, de nouveaux groupes se préparent enfin. J’ai reçu trois mails, aujourd’hui seulement. Je rentre dans la métropole, s’il peut arrêter de neiger.
Les choses retrouvent un ordre perdu. Surtout pour ma naïveté après beaucoup trop de confusion nucléaire. Everything a little bit more in its right place. Enfin.
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